Hollywood : usine en grève

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Les chaînes européennes, au premier rang desquelles figurent les chaînes espagnoles, françaises et italiennes, risquent-elles de se retrouver en rupture de stock de FBI, portés disparus, Prison Break, Les Experts… ? Ces séries américaines réalisent bien souvent des taux d’audience supérieurs aux fictions nationales.

La grève des scénaristes de la WGA (Writers Guild of America), déclenchée le 5 novembre 2007 paralyse l’industrie de la télévision américaine depuis cette date. Ce mouvement résistera-t-il à l’accord signé le 18 janvier 2008 entre les réalisateurs de la Directors Guild of America (DGA) et l’Alliance of Motion Picture and Television Producers (AMPTP) qui représente les grands studios de cinéma et de télévision ? La rupture des négociations entre la WGA et l’AMPTP s’est produite fin octobre 2007, après plus de trois mois de discussions, sur le refus des studios de réévaluer le pourcentage des ventes de DVD dû aux auteurs. Les majors affichent leur fermeté en proposant un simple forfait de 250$ par œuvre.

L’enjeu pour les scénaristes est de ne pas rater le virage numérique avec Internet, la téléphonie mobile, les baladeurs et les nouveaux modes de diffusion (téléchargement ou streaming) qui y sont associés. L’hypothèse d’une consommation télévisuelle hertzienne ou câblée supplantée par Internet ne peut plus, en effet, être écartée. Selon eMarketer, société d’études sur le marché en ligne, les dépenses des seuls téléchargements payants de programmes TV sur Internet atteignent 235 millions de dollars en 2007, et plus de 900 millions de dollars sont attendus vers 2010.

Ainsi, depuis 1985, la répartition des droits d’auteur se faisait sur 20 % du prix d’une VHS ou d’un DVD (80 % étant considérés comme coûts de production), les scénaristes en percevant 1,5 %, soit seulement 3 ou 4 cents. Les studios arguaient alors du manque de visibilité sur la rentabilité d’un secteur qui leur a rapporté 24 milliards de dollars pour la seule année 2007, et les réévaluations promises ne sont jamais venues. Le précédent contrat liant le syndicat de scénaristes aux majors ayant expiré le 31 octobre 2007, il s’agit pour les scénaristes d’aborder la prochaine période de trois ans mieux armés puisqu’à ce jour aucun revenu proportionnel, les residuals complétant leur salaire hebdomadaire et le remplaçant totalement entre deux contrats, ne rétribue les auteurs pour l’exploitation des œuvres sur les médias numériques. Si la WGA a fini par renoncer à l’augmentation de ses droits d’auteur sur le DVD, elle réclame en revanche 2,5 % des recettes brutes, – ventes plus recettes publicitaires pour les diffusions gratuites -, pour toute exploitation numérique, ainsi que l’application des tarifs syndicaux et couvertures sociales aux pro- grammes spécifiquement produits pour le Web. Cette requête inclut également les émissions de téléréalité jusqu’ici écartées, quel qu’en soit le mode de diffusion.

Traditionnellement à la pointe des acquis sociaux, la Guilde des scénaristes tient son pouvoir de pression de sa position incontournable de syndicat unique, auquel il faut être affilié pour pouvoir travailler, et du respect de la grève par ses 12 500 membres pour des raisons statutaires, puisque leur éviction à vie de la WGA les priverait des couvertures sociales, – assurance santé mais aussi retraite -, que celle-ci gère intégralement.Le secteur du cinéma à Hollywood a pris la précaution d’augmenter son stock de scénarios devant l’évidente complexité des négociations à conduire. Avec 50 films de studios prêts à produire, le conflit ne devrait commencer à peser sérieusement qu’au bout de six mois, même si quelques grosses productions sont retardées faute d’avoir été réécrites. La télévision, quant à elle, a pris de plein fouet l’arrêt du travail de ceux qui alimentent les programmes d’appel des grandes chaînes américaines. La valse des rediffusions a dû être immédiatement déclenchée, accompagnée d’une multiplication des programmes de téléréalité, comme pendant le conflit de 1988 qui dura 22 semaines et avait coûté 500 millions de dollars. En effet, les savoureuses répliques lancées dans les talk-shows ou autres émissions comiques quotidiennes ultra-populaires de célébrités comme David Letterman sont préécrites par des scénaristes. Dès la fin novembre 2007, selon Variety, les 120 employés de l’émission Tonight Show with Jay Leno sur NBC furent licenciés. En attendant que la situation se dé- bloque, l’animateur Conan O’Brien a décidé de régler lui-même, à ses propres frais, les salaires des 80 personnes travaillant sur son show mises au chômage technique par la grève.

Les séries télévisées ont environ quatre épisodes d’avance, guère plus, sur la diffusion et leur production en est interrompue depuis deux mois et demi, ce qui aura des incidences sur les chaînes de télévision du monde entier puisque les saisons ne comporteront pas la moitié des épisodes prévus, imposant dès aujourd’hui une diversification des approvisionnements, tant locale qu’internationale.

Par ailleurs, d’autres professionnels de l’industrie du cinéma et de la télévision, secteur qui pèse 80 millions de dollars par jour dans l’économie californienne, comme les acteurs de la Screen Actors Guild, refusent de franchir les piquets de grève par esprit de solidarité. Le contrat de ces derniers expire le 30 juin 2008 et la revendication sur les revenus d’Internet est similaire pour ses 150 000 membres.

Une autre conséquence du conflit est le basculement sur Internet des téléspectateurs privés de leurs programmes habituels. Le spécialiste de la mesure de la fréquentation, Nielsen-Online, indique une augmentation significative de l’audience des sites de partage de vidéos, avec une hausse depuis novembre 2007 de 18 % pour YouTube, de 12,6 % pour Dailymotion, de 9,4 % pour LiveVideo et de 20 % pour Revver. Voilà qui ne peut que renforcer les convictions des scénaristes de la WGA, dont certains veulent contourner le système hollywoodien en montant des sociétés de distribution en ligne, directement, avec des acteurs du Web comme Facebook, effectivement prêt à investir dès 2008.

La crise commence à coûter cher à Hollywood, en termes d’image et d’audience, avec la cérémonie des Golden Globes réduite à une simple conférence de presse dans un hôtel de Beverly Hills, suivie par 5,8 millions de téléspectateurs, au lieu de 20 millions habituellement. La menace pèse également sur la cérémonie des Oscars, fêtant leur 80e édition le di- manche 24 février, faute de stars qui refuseront de franchir les piquets de grève des scénaristes.

Les négociations ont repris le 23 janvier 2008 à Los Angeles entre la WGA et l’AMPTP, sous la pression de l’accord signé le 18 janvier entre les réalisateurs et les producteurs de cinéma et télévision. Celui-ci garantit aux membres de la DGA une rémunération as- sise sur les revenus du distributeur et non du seul producteur, point essentiel concernant la diffusion sur Internet, payée au téléchargement ou financée par la publicité pour les diffusions en streaming, celles-ci étant généralement gratuites pour les internautes. La révision de cet accord est prévue dans trois ans au regard des résultats économiques du secteur. D’ores et déjà, les réalisateurs toucheront un revenu pour les programmes spécifiquement produits pour Internet, si leurs coûts de production est supérieur à 15 000 dollars la minute, 300 000 dollars l’épisode ou le programme, 500 000 dollars pour l’ensemble de la série. Quant aux émissions télévisées mises en ligne, les droits de 0,3 % jusqu’à 100 000 téléchargements payants passent à 0,7 % au-delà, et le taux pour les films augmente de 0,3 % pour 50 000 téléchargements à 0,65 % au-delà.

Reste la question du streaming pour lequel est prévu un délai de 17 jours, pouvant aller jusqu’au 24 jours pour une série inédite, ne donnant droit à aucune rémunération. Celle-ci ne sera accordée (3 %) que si le programme concerné reste accessible pendant six mois ou un an. Calculs hypothétiques puisque les internautes n’attendent guère pour regarder leurs séries, lesquelles par ailleurs ne demeurent pas en accès libre après la sortie DVD. Une restriction qui risque à elle seule d’annuler les effets du calcul des droits sur les revenus publicitaires du distributeur.

Sources :

  • « Les scénaristes d’Hollywood menacent de se mettre en grève », Claudine Mulard, Le Monde, 23 octobre 2008.
  • « Hollywood : les négociations entre studios et scénaristes dans l’impasse », Laetitia Mailhes, Les Echos, 02-03 novembre 2007.
  • « Les scénaristes américains se mettent en grève », F.K., écran total, N° 680, 7-13 novembre 2007.
  • « A Hollywood, les scénaristes ont rangé leurs stylos », Dominique Nora, Challenges, 29 novembre 2007.
  • « Grèves des scénaristes US : des employés de l’émission de Jay Leno licenciés », AFP in tv5.org, 1er décembre 2007.
  • « Is anyone getting a boost during the writers’ strike », Seana Mulcahy, onlineSPIN, mediapost.com, 3 décembre 2007.
  • « Les scénaristes américains en grève cherchent à contourner Hollywood », ratiatum.com, 18 décembre 2007.
  • « Vive la grève », S.L., télérama.fr/lespresso, 15 janvier 2008. – « La loi des séries », evene.fr, 16 janvier 2008.
  • « La grève des scénaristes américains inquiète les chaînes françaises », Guy Dutheil, Le Monde, 20-21 janvier 2008.
  • « Vers un déblocage de la situation à Hollywood ? », F.K., écran total, N° 691, 23-29 janvier 2008. – « Hollywood : avant les Oscars, les négociations reprennent », Claudine Mulard, Le Monde, 24 janvier 2008.

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