Obsolescence programmée

    A l’occasion de la sortie de l’iPhone 5, le thème de l’obsolescence programmée a resurgi, prenant le nouveau smartphone d’Apple en exemple. Lancé fin septembre dans neuf pays dont la France, l’iPhone 5 s’est écoulé à plus de 5 millions d’unités en un week-end ; le modèle précédent, quant à lui, s’était vendu à 4 millions d’exemplaires durant le premier week-end dans sept pays. Distribué dans une centaine de pays avant la fin de l’année, Apple en aura vendu 50 millions d’exemplaires fin décembre 2012.

    L’obsolescence programmée correspond à l’ensemble des moyens mis en œuvre pour écourter la durée de vie d’un produit industriel ou son temps d’utilisation par les consommateurs afin d’en relancer la production à grande échelle, mais sans pour autant en accroître nécessairement la qualité. Stimulant le progrès technique et favorisant les gains de productivité, l’obsolescence programmée, pour ne pas être une stratégie à risque, est immanquablement l’affaire des groupes en situation dominante sur leur marché.

    L’obsolescence programmée est aussi synonyme de surconsommation et donc d’une constitution de stocks de déchets qui nourrissent les décharges gigantesques dans les pays pauvres, réceptacles d’une pollution avérée. Ce stratagème, à la fois commercial et industriel bien connu, étudié, théorisé, maintes fois dénoncé depuis le début du XXe siècle, est assurément néfaste pour la planète, mauvais pour le pouvoir d’achat des consommateurs mais apprécié par la Bourse. Selon la banque JP Morgan, les ventes de 8 millions d’iPhone 5 au quatrième trimestre 2012 pourraient apporter entre 0,25 % et 0,5 % de croissance annuelle aux Etats-Unis, soit 3,2 milliards de dollars au produit intérieur brut américain. Le cours de l’action du groupe Apple a augmenté de 440 % depuis le lancement de l’iPhone 2G en juin 2007. En décembre 2004, le versement par Microsoft d’un dividende exceptionnel de 3 dollars par action, soit une somme distribuée de 32 milliards de dollars, avait permis d’accroître le revenu des ménages de 3,7 % en un mois (au lieu de +0,6 %), provoquant ainsi une hausse de 0,8 % de la consommation, selon le ministère américain du commerce. Alors que certaines prévisions misaient sur une vente de 10 millions d’iPhone 5 dans les premiers jours contre les 5 millions effectivement vendus, l’action du groupe Apple, plus grande capitalisation boursière de l’histoire des Etats-Unis, a perdu 1, 33 % de sa valeur.

    Avec trois générations d’iPad en deux ans et six séries d’iPhone en cinq ans pour Apple, ce renouvellement quasi annuel correspond à une pratique commerciale avec la volonté de faire tomber les appareils en désuétude à un rythme rapide, sans qu’il y ait péremption des matières utilisées ou des défauts de conception avérés. Jouant de l’incompatibilité organisée des matériels et des logiciels, du hard comme du soft, Apple s’appuie de surcroît, à grands renforts de dépenses marketing, sur des critères subjectifs, assurément éphémères, liés à l’air du temps, à la mode, au mimétisme, au must have qui sont à l’évidence des éléments caractéristiques de la société de consommation. Apple rend les consommateurs d’autant plus dépendants qu’ils ont dépensé de l’argent dans l’achat de musique et d’applications diverses. Le groupe de Cupertino maîtrise la durée de vie des produits grâce notamment à l’impossibilité de mettre à jour le système d’exploitation des modèles plus anciens et des pièces détachées qui changent à chaque génération d’appareil : une pratique que les consommateurs jugeraient sans doute impensable s’il s’agissait de leur réfrigérateur, de leur machine à laver ou de leur voiture, mais qu’ils semblent trouver normal pour leur téléphone portable. Pourquoi les fabricants de produits high-tech ne sont-ils pas soumis, comme les industriels d’autres secteurs, à l’obligation de garantir la disponibilité des pièces détachées sur le long terme ? Les utilisateurs de matériels informatiques ont été savamment « conditionnés » à l’impossibilité de mettre à jour le système d’exploitation des modèles anciens, d’utiliser les appareils périphériques associés à ces appareils ou encore de remplacer les pièces détachées puisque celles-ci ne sont plus les mêmes, à l’instar de la batterie par ailleurs souvent indémontable. Les premières générations d’iPod étant équipées d’une batterie prévue pour durer seulement dix-huit mois, une action en justice aura eu raison de cette obsolescence programmée en imposant à Apple la mise en place d’un service de remplacement des batteries usées qui permette de continuer à utiliser l’appareil.

    L’ONG Les Amis de la Terre dénonce un coût écologique et social de l’obsolescence programmée dans le secteur de la high-tech dû au recours à des procédés nocifs pour extraire les métaux et, concernant plus particulièrement Apple, aux conditions de travail désastreuses dans les usines chinoises de l’un de ses principaux sous-traitants, le taïwanais Foxconn. Le nouveau chargeur de l’iPhone 5 est incompatible avec les 183 millions d’iPhone, les 73 millions d’iPad et les 275 millions d’iPod vendus dans le monde. A peine 30 % des téléphones portables seraient recyclés et, dans 43 % des cas, remisés même s’ils fonctionnent encore. Pour réduire l’impact sur l’environnement, les chargeurs vont devenir standard à la suite d’un accord signé en juin 2009 par les fabricants, à l’initiative de la Commission européenne (voir REM n°17, p.13), mais pas avant fin 2014. Apple est signataire de cet accord.

    L’ONG Les Amis de la Terre milite pour l’adoption d’une loi visant à prolonger la durée de garantie des appareils de deux à dix ans et à imposer aux fabricants de vendre des biens de consommation réparables grâce à la mise à disposition de pièces détachées. Dans un ouvrage intitulé Bon pour la casse : Les déraisons de l’obsolescence programmée, (Ed. Les liens qui libèrent, 2012), l’économiste français Serge Latouche lance un appel à la décroissance donnant à la production et à la consommation un sens inverse à celui qu’elles empruntent, afin de réduire le gaspillage des ressources naturelles dont on sait déjà que l’exploitation limitée dans le temps ne permettra pas d’étendre à l’ensemble de la planète le mode de vie des pays occidentaux. Pour ses détracteurs, la décroissance mènerait à une régression d’ordre économique et social.

    En septembre 2012, Intel lance Next Unit Computing, un mini-PC tout aussi puissant que les ordinateurs de bureau, au prix de 299 euros. Sa principale caractéristique est de ne pas être évolutif, sa durée de vie étant basée sur le rythme actuel du renouvellement du parc informatique des entreprises, soit trois ou quatre ans. Lors de la dernière rencontre WWWConference2012, des chercheurs de l’Université de Stanford ont démontré qu’en modifiant le code source de la page internet mobile de l’encyclopédie Wikipédia, il est possible de réduire de 30 % la consommation de la batterie d’un smart- phone connecté à ce site.

    REM N°24, Automne 2012

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    Ingénieur d’études à l’Université Paris 2 - IREC (Institut de recherche et d’études sur la communication)

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