Fenêtre d’Overton

    Du nom de Joseph P. Overton (1960-2003), juriste et lobbyiste américain, cette expression imagée désigne le périmètre des décisions politiques envisageables sur un sujet déterminé ; cette « fenêtre » symbolisant les idées jugées acceptables, à un moment donné, par l’opinion publique. Selon ce concept de commu­nication politique, il est d’autant plus aisé de faire admettre une décision que celle-ci entre dans le cadre représentatif des opinions communément admises au sein de la population.

    Le concept de la fenêtre d’Overton date des années 1990. Joseph P. Overton est alors vice-président senior du Mackinac Center for Public Policy, institut aux convictions libérales installé dans le Michigan qui milite pour la dérégulation et les privatisations, notamment dans le domaine de l’éducation. Selon la théorie de Joseph Overton (qui ne fut baptisée ainsi qu’après sa mort), le « réalisme » doit guider la politique et, par conséquent, il faut tenir compte de l’évolution des opinions dans le temps et dans l’espace. Défendant l’intérêt de son think tank, Joseph Overton montre qu’il faut commencer par convaincre les électeurs d’introduire dans la fenêtre des décisions politiques encore exclues de cette dernière. Par la suite, les idées qui prévaudront seront celles qui seront soutenues par les politiques. « Overton veut que les médias et les politiciens évoquent la libéralisation dans les médias, de manière progressive et graduelle, par étapes pour déplacer cette fenêtre imaginaire de ce qu’on peut dire en politique », explique le chercheur en sciences politiques Alex Mahoudeau sur le site de France Culture.

    À la mort accidentelle de Joseph Overton en 2003, le centre Mackinac a repris sa théorie afin de faire passer des idées radicales. D’une description des idées possibles, politiquement audibles, la fenêtre d’Overton est devenue une tactique, un outil d’influence bien connu des décideurs et désormais des populistes. Joseph Overton n’avait pourtant pas théorisé le fait de déplacer le curseur dans la fenêtre en promouvant des idées extrêmes uniquement avec l’objectif de rendre acceptables des idées un peu moins extrêmes.

    Partant du principe que les hommes politiques ne prennent généralement que des décisions en phase avec la société, c’est-à-dire « à l’intérieur de la fenêtre d’Overton », le think tank Mackinac défend l’idée qu’il est possible de mener d’autres politiques se situant en dehors de la fenêtre d’Overton. Et d’expliquer : « Cette fenêtre peut à la fois se déplacer et s’étendre, augmentant ou réduisant le nombre d’idées que les hommes politiques peuvent soutenir sans risquer indûment leur soutien électoral. Parfois, les hommes politiques peuvent eux-mêmes faire bouger la fenêtre d’Overton en soutenant courageusement une politique qui se trouve en dehors de la fenêtre, mais cela est rare. Le plus souvent, la fenêtre se déplace sur la base d’un phénomène beaucoup plus complexe et dynamique, qu’il n’est pas facile de contrôler d’en haut : la lente évolution des valeurs et des normes sociétales. »

    Concernant, par exemple, la politique en matière d’éducation sont énumérées les différentes options selon le niveau d’intervention de l’État, allant du plus faible au plus fort. À chaque extrémité du spectre idéologique, les idées radicales énoncées sont les suivantes :

    • Aucune politique gouvernementale en matière de fréquentation scolaire
    • Pas d’écoles gérées par le gouvernement ni de financement public de l’éducation
    • Pas de règlement sur l’enseignement à domicile

    […/…]

    • Interdiction des écoles privées
    • Tous les étudiants doivent fréquenter les écoles publiques
    • Tous les élèves doivent fréquenter des écoles sous contrôle fédéral.

    Pour les lobbyistes libéraux du centre Mackinac, la proposition d’un éventail de mesures, dont certaines sont extrêmes et donc irréalisables, ouvre la voie au soutien de la population à d’autres idées jusqu’ici impopulaires mais qui apparaissent en comparaison moins radicales. Comme l’a expliqué sur France Culture l’anthropologue, chercheuse à l’EHESS et spécialiste des populismes, Lynda Dematteo, « les populistes ont repris ce concept d’Overton pour s’en servir et légitimer leur position et pour faire accepter leurs idées. Et les gens finissent par accepter ce qui se passe parce que ce genre de discours s’est banalisé. C’est là qu’on se rend compte qu’on a déplacé le curseur du schéma d’Overton ».

    Dans une chronique de l’émission Clique sur Canal+ en novembre 2019, Clément Viktorovitch, docteur en sciences politiques cite, comme illustration de la fenêtre d’Overton, les propos tenus quelques jours auparavant sur LCI par Julie Graziani. La chroniqueuse avait déclaré qu’une femme « smicarde », élevant seule ses enfants, est responsable de sa situation car « A-t-elle bien travaillé à l’école ? » ou « Et pourquoi a-t-elle divorcé ? »… Clément Viktorovitch fait remarquer que « les propos de Julie Graziani ne sont pas un dérapage. Ils s’insèrent dans une stratégie : celle de l’extrême droite. Ils servent un objectif : la conquête du pouvoir ».

    « Comment faire passer une idée de la catégorie “impensable” à la catégorie “populaire” » résume Daniel Schneidermann à propos de la fenêtre d’Overton sur Arrêtsurimages.net en novembre 2019. Et de rappeler à son tour d’autres propos tenus, outrepassant eux aussi le cadre idéologique acceptable, par la chroniqueuse Zineb El Rhazoui sur la chaîne CNews, qui suggère que les policiers devraient tirer à balles réelles dans les banlieues. « C’est un sentiment d’enserrement. Comme les murs d’une pièce, qui se rapprochent. […] Tandis que se resserrent autour de nous les murs de la monstruosité générale…, commente Daniel Schneidermann. […] Sous nos yeux, la fenêtre s’est encore élargie. »

    Les dérapages rhétoriques, à l’image de ceux du président Donald Trump, notamment sur Twitter, qui contribuent à ouvrir davantage la fenêtre d’Overton, sont de plus en plus présents dans les médias : « C’est la deuxième étape de l’ouverture de la fenêtre d’Overton. Il s’agit de faire en sorte que cela devienne acceptable d’en parler dans les médias, même si cela reste choquant pour beaucoup de personnes », explique Lynda Dematteo sur France Culture. « Ce qui est dangereux avec ce type de discours, c’est qu’il se banalise. Les gens deviennent alors indifférents. L’extrême droite a aussi investi la sphère des réseaux sociaux, et la logique de Twitter favorise ce type de stratégie d’outrance. » Et d’ajouter : « À ce stade, les journalistes jouent donc un rôle clé dans la légitimation progressive des idées radicales. »

    Alors que le monde a connu un déluge de fausses nouvelles, une « désinfodémie », en lien avec la crise sanitaire au premier semestre 2020, il est intéressant de découvrir la réponse à cette « question fréquemment posée » (ou FAQ) sur le site du centre Mackinac :

    « La fenêtre d’Overton peut-elle être déplacée par des mensonges, des distorsions ou des malentendus ?

    Oui, mais il est manifestement erroné de diffuser intentionnellement des informations trompeuses. La fenêtre d’Overton reflète ce que la société croit, qui peut être aussi facilement influencée par la vérité et les faits que par des informations inexactes ou trompeuses. Même les erreurs peuvent déplacer la fenêtre. »

    Sources :

    • « Fenêtre d’Overton », Wikipédia, https://fr.wikipedia.org
    • « The Overton Window », Mackinac Center for Public Policy, mackinac.org
    • « An Introduction to the Overton Window of Political Possibility », Joseph G. Lehman, Mackinac Center for Public Policy, mackinac.org, April 2010.
    • « How the Politically Unthinkable Can Become Mainstream », Maggie Astor, The New York Times, nytimes.com, February 26, 2019.
    • « Smicards, tirs à “balles réelles” : en direct du ventre fécond », Daniel Schneidermann, Arrêt sur images, arretsurimages.net, 6 novembre 2019.
    • « Des lobbyistes aux populistes : la fabrique de la “fenêtre d’Overton” », Camille Bichler, Actualités, franceculture.fr, 18 novembre 2019. 
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