L’avenir du journalisme d’investigation s’est assombri en Grèce

Le journaliste grec Giorgos Karaïvaz a été assassiné en plein jour le 9 avril 2021, à quelques pas de son domicile. Alors qu’il rentrait chez lui dans la banlieue d’Athènes, à Alimos, après avoir assisté à la projection de son dernier reportage, deux hommes, dont l’identité est à ce jour inconnue, ont ouvert le feu. Selon les autorités grecques, il s’agirait de tueurs à gages, qui ont eu le temps de s’enfuir avant que le quartier ait été bouclé par les forces de police et que des journalistes arrivent sur les lieux. Ces images, dignes d’un film policier, ont été immédiatement relayées par les chaînes de télévision. Le choc a été d’autant plus grand pour les spectateurs qu’ils étaient habitués à suivre les reportages du journaliste abattu à 53 ans.

Spécialisé dans les enquêtes sur la criminalité depuis 1989, Giorgos Karaïvaz était considéré par les médias grecs comme l’un des journalistes les plus persévérants : la ténacité qu’il manifestait dans ses enquêtes lui permettait d’obtenir des résultats. Depuis 2017, il travaillait pour la chaîne privée Star. Parallèlement, il avait lancé bloko.gr, un blog affichant son exigence de fiabilité et de qualité dans ses informations et ses analyses. Tout au long de sa carrière journalistique, Giorgos Karaïvaz s’est efforcé d’élucider des affaires de corruption.

Dans un article intitulé « Complainte », juste après l’assassinat du journaliste, ses collègues ont tenu à s’exprimer en ces termes : « Certains ont choisi de le réduire au silence et de l’empêcher avec des balles d’écrire ses articles. » De son côté, le Syndicat des journalistes grecs (ESIEA) a requis le soutien de la Fédération européenne des journalistes face à la « nouvelle tragique de cet assassinat de sang-froid », rappelant le dévouement des journalistes à leur cause, indépendamment de « toute pression et menace, particulièrement celles liées aux pratiques mafieuses et aux plans criminels ».

Le Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, a exigé sur son compte Twitter la résolution immédiate de cette affaire. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, quant à elle, a exprimé sa condamnation dans un tweet rédigé en grec : « L’assassinat d’un journaliste est un acte haineux et lâche. L’Europe est l’incarnation de la liberté. Et la liberté de la presse est sûrement la plus sacrée de toutes. Les journalistes doivent être en mesure de travailler en sécurité. »

Dès lors que les dirigeants politiques comme les journalistes s’associent afin d’exiger la résolution rapide de cet assassinat, ressurgit l’impérieuse question de la protection et de la sécurité des journalistes, piliers fondamentaux de l’espace démocratique. Cette exigence se fait d’autant plus pressante que cet assassinat survient après deux précédents : l’assassinat de la journaliste Daphne Caruana Galizia à Malte en octobre 2017 et celui du journaliste Ján Kuciak en Slovaquie en février 2018 (voir La rem, n°46-47, p.60). La première a trouvé la mort dans l’explosion de sa voiture, alors qu’elle enquêtait sur le crime organisé sur son île. Le second se penchait sur des affaires de corruption qui impliquaient des milieux d’affaires et des hommes politiques. Dans les articles qu’ils publient au lendemain de l’assassinat de Karaïvaz, les médias européens et internationaux n’ont pas manqué de rappeler ces deux précédents. Au travers de leurs analyses, les journalistes insistent sur la nécessité absolue de la résistance du monde journalistique à toute tentative de menace.

Les analyses des journalistes grecs relatives à l’assassinat de leur collègue s’accompagnent très souvent d’une référence à deux autres évènements qui ont marqué la société grecque : l’assassinat du journaliste d’investigation Sokratis Giolias, tué lui aussi près de son domicile onze ans plus tôt, et la tentative d’assassinat du journaliste Stefanos Chios en avril 2020. Il est à noter que, malgré la gravité de ces évènements, les enquêtes n’ont pas permis d’identifier les coupables.

Au-delà de la Grèce, l’assassinat de Giorgos Karaïvaz résonne dans toute l’Europe, où plusieurs attentats contre la liberté de la presse se sont succédé ces dernières années. On touche ici au socle fondateur des valeurs européennes. Cette succession d’assassinats pose évidemment la question de la sécurité des journalistes, mais aussi, radicalement, celle de la pérennité de la liberté de la presse.

Sources :

  • « Bloko.gr au point de départ d’une nouvelle relance », bloko.gr, consulté le 16 mai 2021.
  • « Complainte », bloko.gr, 9 avril 2021, consulté le 16 mai 2021.
  • « Esiea demande l’éclaircissement de l’assassinat de sang-froid de Giorgos Karaïvaz », esiea.gr, 9 avril 2021.
  • « Le conseil [de l’ESIEA] est choqué après l’assassinat du collègue Giorgos Karaïvaz », esiea.gr, 9 avril 2021.
  • « Ursula von der Leyen [s’exprime] en grec relativement à l’assassinat de Giorgos Karaïvaz », naftemporiki.gr, 9 avril 2021.
  • « Kyriakos Mitsotakis : L’assassinat de Karaïvaz a choqué toute la société », kathimerini.gr, 10 avril 2021.
  • « Le journaliste Giorgos Karaïvaz tué à Athènes, le premier ministre demande l’ouverture d’une enquête “rapide” », Marina Rafenberg, lemonde.fr, 10 avril 2021.
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