Comment les Français s’informent-ils sur la politique ?

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Dans le cadre d’un projet baptisé Mediapolis « Information politique et citoyenne à l’ère du numérique » mené par deux centres de recherche, le Cevipof de Sciences Po et le Carism de l’Institut français de presse, avec le soutien de l’Agence nationale de la recherche (ANR), une enquête (basée sur un échantillon de 1754 personnes, représentatif de la population âgée de 15 ans et plus) a été réalisée, fin 2009, afin de déterminer les pratiques d’information politique des Français à l’ère du numérique.

Internet dépasse la presse écrite

Si plus des deux tiers des Français utilisent Internet en se connectant, pour la plupart d’entre eux, au moins une fois par jour, les médias traditionnels restent leur principale source d’information dans le domaine de la politique. Toutefois, la télévision perd de son influence tandis qu’augmente celle d’Internet. En décembre 2009, près de la moitié des Français (48 %) déclarait que la télévision était leur première source d’information politique, 21 % choisissaient la radio et 11 % optaient pour Internet, lequel dépasse désormais la presse écrite qui ne reste la source privilégiée d’information politique que pour 8 % de Français, principalement des lecteurs diplômés de l’enseignement supérieur pour les quotidiens nationaux et des lecteurs plus âgés pour les quotidiens régionaux.

Une exposition sélective plus forte pour Internet

S’agissant de savoir de quelle manière les personnes interrogées ont eu connaissance pour la première fois d’un événement d’actualité politique déterminé, 52 % désignent la télévision, 27 % la radio, 6 % Internet, et 4 % leur entourage. Internet semble être utilisé comme un moyen d’information complémentaire aux deux principaux vecteurs de l’actualité chaude que sont la télévision et la radio pour la plupart des enquêtés.

Le principe de l’exposition sélective aux médias, bien connu des sociologues, est ici encore confirmé. L’attitude qui consiste à « se rassurer » en privilégiant les sources d’information conformes à ses propres convictions se retrouve renforcée avec Internet : 72 % des personnes interrogées consultent surtout des sites web partageant leurs opinions, contre 46 % pour les grands médias. Les caractéristiques intrinsèques d’Internet permettent sans aucun doute aux internautes de sélectionner encore davantage les informations auxquelles ils ont envie d’avoir accès. La plupart de Français (57 %) utilisent les grands portails d’actualité des fournisseurs d’accès, de Google ou de Yahoo! pour s’informer sur la politique, 23 % se réfèrent aux sites web des grands médias, et seulement 6 % aux sites indépendants comme Rue89 et Mediapart

Discute-t-on davantage politique sur Internet ?

Rappelant le rôle déterminant des échanges entre les individus dans la formation de leurs opinions politiques et l’existence d’une communication « à double étage », décrite par le sociologue américain Paul Lazarsfeld dans les années 1940, selon laquelle l’information transmise par les médias est elle-même relayée ensuite par des leaders d’opinion ; l’enquête Mediapolis montre que 59 % des individus interrogés privilégient l’avis de leur entourage familial, amical ou professionnel pour se faire une opinion politique, contre 19 % qui tiennent d’abord compte de l’avis des experts dans les médias et 9 % qui préfèrent se fier aux journalistes.

Même si la moitié des internautes (46 %) utilise les réseaux sociaux et un quart (26 %) participe souvent ou de temps en temps à des forums ou à des chats, leurs échanges sont plutôt de nature amicale que politique. Ainsi, seuls 16 % des internautes consultent des blogs politiques et parmi eux, 3 % participent à des discussions politiques, alors que 31 % déclarent rechercher ou transférer des contenus humoristiques concernant la politique et 16 % visionnent des vidéos politiques.

L’âge et le degré de politisation sont des facteurs déterminants

L’enquête Mediapolis fait apparaître deux critères déterminants en matière d’information politique : d’une part, l’âge et, d’autre part, le degré de politisation des individus.

Plus les individus sont âgés, plus ils regardent la télévision et lisent la presse. Si l’enquête précise qu’en ce qui concerne la télévision, il s’agit aussi d’une question de disponibilité, de temps libre, en revanche, elle note bien une désaffection des 15-25 ans pour la presse au profit d’Internet, tout en précisant que d’autres sondages à venir devront permettre de savoir si cette habitude passe avec l’âge.

Les individus qui ne s’intéressent pas ou peu à la politique s’informent en politique essentiellement grâce à la télévision, tandis que les individus politisés regardent moins la télévision, à l’exception des émissions politiques. Leurs sources d’information politique sont davantage la presse quotidienne nationale, la radio et Internet ; plus que les autres, ils consultent les sites, les blogs et les forums de discussions politiques.

Double fracture, civique et informationnelle

Coordinateur du projet Mediapolis, Thierry Vedel explique que « l’Internet semble donner plus de ressources et d’espaces d’expression aux citoyens qui sont déjà les mieux intégrés dans le système politique ». Il rappelle l’analyse de Markus Prior, professeur à l’Université de Princeton, qui démontrait que, contrairement aux grands journaux télévisés des années 1970 qui assuraient une certaine intégration de tous à la vie politique, l’essor d’Internet et la multiplication des chaînes non généralistes aux Etats-Unis ont contribué à ce que ceux qui s’intéressent peu à la politique s’en éloignent davantage et à ce que la polarisation des citoyens politisés se renforce encore.

Sources :

  • « Projet Mediapolis », Centre de recherches politiques de Sciences Po, cevipof.com
  • « Internet creuse la fracture civique », Thierry Vedel, Le Monde, 22 juin 2010.

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